Le RSA dans tous ses états : partie 2. A quoi pensent nos riches ?

Mettons-nous du côté des riches, pour une fois, essayons de comprendre ce qui motive cette part restreinte de la population à nous casser les pieds avec leurs problèmes d’argent. Qui sont-ils, quelles sont leurs valeurs et quelle place a-t-on dans leurs coeurs. Vous trouverez toutes les réponses à vos questions ICI.

Qu’y-a-t-il ?

Ici, on continue de parler du RSA, mais cette fois-ci en partant du point de vue inverse de la pyramide (n’y voyez aucune allusion à Chtulhu, néanmoins). Qu’est-ce qui motive les politiques à encourager l’enrichissement des plus riches ? Pourquoi ces best friend de la money ont besoin de notre chômage et qu’est-ce qui les a relié, jusqu’à une date récente, au financement de la pauvreté ?

Métaphysique de l’économie libérale (ou pourquoi l’argent tombe du ciel)

Malgré le démenti de Christine Lagarde sur France Inter, la logique que sous-tend les différentes mesures prises par le gouvernement en matière de politique économique peut être apparentée à la très poétique « théorie du ruissellement », qui est moins une théorie d’ailleurs qu’une image.

Petit rappel wikipédia : “La théorie du ruissellement (en anglais, trickle down theory)1 est une théorie politique sur l’économie considérée à tort comme libérale, selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société.”

Tenez-vous bien et figurez-vous une histoire incroyable où riches et pauvres habiteraient différentes couches de l’atmosphère, dans une logique judéo-chrétienne selon laquelle ce qui est bon / beau est plus haut et ce qui est bas / laid est plus bas, voire sous terre. Comment vous étonnez-vous alors d’en voir certains se promener essentiellement en jet privés, tandis que d’autres empruntent les sales couloirs du métro, quand il ne leur arrive pas d’y dormir ?

Les raisons vous échappent encore ? Eh bien sachez que dans ce monde-ci, qui est le meilleur de tous, on ne peut que croire que l’argent bourgeonne depuis les hautes sphères nébuleuses, puis se répartit doucement en fines gouttelettes à travers les diverses couches de la société, jusqu’à baigner les oreilles mal taillées des plus vilains. Hélas, tout cela serait aussi beau qu’une pluie d’été, si seulement le principe de l’apesanteur s’appliquait également à l’économie. Au lieu de cela, l’OCDE et le FMI affirment tout le contraire : non seulement l’argent ne tombe pas du ciel comme le voudraient les adeptes avoués ou non du “ruissellement”, mais encore, il peut voyager de pays en pays (on appelle ça l’évasion fiscale) ou bien grossir, gonfler, jusqu’à… Exploser comme une bulle de savon : on appelle ça la spéculation financière, et c’est quand même la raison du crash de 2008, qui a plongé notre économie dans un certain chaos, qui justifie aujourd’hui des mesures favorables à la spéculation, et là, si vous ne suivez plus, sachez que moi non plus.

Cette jolie fable aux accents de conte féodal est parfaitement réalisée à chaque fois que des projets de loi ou des déclarations justifient une amélioration de l’enrichissement des plus riches, ou une baisse de la solidarité nationale. La réduction de l’ISF aux biens non-mobiliers, les déclarations enflammées d’Emmanuel Macron sur le financement de la pauvreté, ou encore l’explosion des affaires concernant les frais du gouvernement sont autant de détails qui viennent alimenter l’idée selon laquelle la Richesse est positive, bénéfique et morale et qu’il faudrait donc l’aider à accomplir son rôle de démiurge sacré. Il est donc tout ‘’naturel’’ de penser que les riches vont vouloir le bien de la société dans son entier, et il s’agit concrètement de les libérer de certaines contraintes handicapantes (on ne parle pas d’une panne de yatch mais bien d’impôts) pour que leur revienne l’envie de dépenser de l’argent, par exemple (au hasard) pour investir dans la création d’emplois susceptibles d’occuper un maximum de fainéants planqués au RSA.

Que de nombreuses études viennent ébranler cet édifice importe peu, car la raison de ce positionnement est peut-être moins pragmatique qu’idéologique, de la part du gouvernement. En effet, peut-on envisager un lien entre l’affirmation insolente et sans états d’âme d’une forme de « pouvoir des meilleurs »  et l’explosion des partis populistes ailleurs en Europe ? Et s’il s’agissait de pousser à bout l’image d’un couple présidentiel princier, pour éloigner de soi le cauchemar italien ou grec ?

Vive le chômage structurel ! À mort l’inflation !

Mettons que ceux qui occupent le haut du panier (disons, les premiers 20%), soient effectivement “meilleurs” que les autres. On pourrait dans ce cas avancer un argument rationnel en faveur de l’inégalité des salaires : le riche mérite sa part du gâteau parce qu’il produit plus. Il serait un entrepreneur extrêmement performant qui a su faire fructifier un bien de façon à en faire profiter toute la communauté. Ce point de vue avait de la valeur jusqu’à tant que le FMI et l’OCDE déclarent dans des communiqués officiels que la hausse du PIB est précédée, non pas par une augmentation des revenus des plus riches, mais par celles des revenus les plus pauvres, et enfin de ceux des classes moyennes. Et si on peut supposer non sans mal (en cherchant bien dans ses cours de géo niveau 4ème), que le développement est lié à une bonne répartition des richesses, qui permet un accès correct à l’éducation, à la santé, au bien-être, on se doute moins de la relation très forte entre cette égalité et la croissance économique. Beaucoup de pays européens sont pourtant en train de perdre du terrain à ce niveau là, alors que la question de la ”dette” vis à vis de l’Europe agite désormais bien plus les politiques économiques que celle de la croissance du produit intérieur brut. Serions-nous brutalement devenus trop riches et trop égalitaires ? Sans aller invoquer des arguments économiques, pourquoi subitement notre mode de vie aisé de classe moyenne, la sécu, le chômage et le pouvoir d’achat seraient devenus un luxe avec pour horizon apocalyptique  une dette abyssale et infamante ?

Un des principaux arguments des politiques a toujours été de faire rêver à une période révolue qu’on appelle nostalgiquement les Trentes Glorieuses. On rappelle moins au quidam qui n’écoute pas France Inter aux bonnes heures, que cette période bénie de nos grands-pères a fait grincer plusieurs dents, dont celles des personnes ayant beaucoup à perdre d’une augmentation du pouvoir d’achat et des salaires d’une majorité de la population. Contrairement à ce qu’il pourrait sembler, les plus riches n’ont pas intérêt à ce que trop de gens travaillent, ou en tout cas, pas à des salaires leur permettant de disposer tranquillement de leur pouvoir d’achat. Cette situation entraine en effet, sur le moyen et long terme une dévalorisation de la monnaie, phénomène auquel on donne le doux nom d’inflation. En clair, plus une part importante de la population est riche en liquidités, plus le prix des choses augmente.

Et jusqu’ici, vous vous demandez : où est le problème ? À quoi bon râler sur le prix de la salade si on gagne plus d’argent qu’avant ? Et c’est là que je vois que vous n’avez rien compris aux problèmes du riche, allez, un petit effort d’identification ne vous ferait pas de mal. Le riche ne fait pas qu’aller s’acheter des salades ou rembourser un prêt immobilier. Il est aussi celui qui possède une épargne très importante, sous la forme d’une rente par exemple, ou de produits financiers, et cet argent “dormant” perd de la valeur à la mesure que l’inflation progresse. En clair, celle-ci aurait tendance à favoriser ceux qui produisent, entreprennent, investissent, au détriment de ceux qui vivent de leur grande fortune.

C’est à ce moment là qu’entre en jeu le phénomène du chômage structurel, à comprendre comme le pourcentage minimal de personne sans emploi nécessaire à l’économie pour qu’elle n’inflationne pas (aujourd’hui, naissance d’un nouveau verbe). Toi qui redoute, au prochain repas de famille, cette question cruciale à propos de ton 6ème mois sans travail, sache que ta fainéantise est tout à fait nécessaire au bon équilibre des choses et que ta vie d’étudiant attardé rend un service fou au PIB du pays et à la dette européenne. Étant donné que le problème de l’inflation a précédé de peu l’instauration des aides sociales en tout genre, j’aurais du mal à ne pas y voir une coïncidence bien pratique. J’y voyais même l’assurance que notre système social a encore de beaux jours devant lui….

Tout cela avant que l’économie, toujours facétieuse et imprévisible nous prouve qu’un autre avenir serait possible, soit : un avenir où on pourrait tous travailler sans faire grimper l’inflation. Voilà ce dont se réjouit Bruno Lemaire de bon matin, et voilà ce qui me donne envie d’imbiber le seuil de la CAF avec des larmes de sang, parce que je ne vois pas d’autres explications à ce miracle que l’augmentation des emplois précaires et les fruits d’une politique active de recherche d’emploi à l’intention de ces connards au RMI, transformé d’ailleurs Revenu de Solidarité Active, histoire de ne surtout pas nous inciter au farniente.  Si un jour ça devenait Revenu Minimum d’Activité (histoire de virer la solidarité dans tout ça), que je m’étonnerai guère, tiens.

Derniers liens entre riches et pauvres : l’ISF et la classe moyenne 

Il nous faudrait donc faire le deuil, non seulement de notre pouvoir en tant que force de travail (mais ça c’est déjà fait depuis le temps que le plein emploi au premier sens du terme a pris fin), mais aussi de notre fainéantise, depuis notre parcours étudiant (combien de gens pour errer à la fac après l’hécatombe de Parcour sup ?) jusqu’à nos diverses aides rabotées et ironiquement financées par les revenus des plus riches.

Eh oui, vous ne le saviez pas ? Une petite historique du financement de nos minimas sociaux ne vous fera pas de mal, je pense. En 1982, le gouvernement de François Mitterrand créé l’Impôt sur les Grandes Fortunes. À sa réélection, il devient l’ Impôt de Solidarité sur la Fortune et sert explicitement à financer le nouveau Revenu Minimum d’Insertion. Depuis ce temps, cette idée selon laquelle on pendrait aux plus riches pour donner aux plus pauvres est restée dans les mémoires collectives et se trouve relayée par plusieurs sites d’informations officiels, dont celui de l’impôt sur le revenu. Pourtant, deux faits viennent contredire en partie cette affirmation : non seulement le RSA serait financé par le département dès à présent, au risque de provoquer des disparités territoriales auxquelles le fond d’urgence devait remédier, mais encore : les recettes de l’ISF se portent incroyablement bien (d’après cette étude datant de 2015), et son montant se situe très au-dessus de ce que “nous” coûte le RSA à l’année, ce qui vient tout à fait contredire l’idée selon laquelle on aurait pas les moyens de “financer la pauvreté”, ou encore, que le financement de cette pauvreté menacerait l’enrichissement des plus riches et donc l’investissement dans l’économie réelle. Ah, et j’oubliais : depuis 2017, l’Impôt de Solidarité est devenu l’Impôt sur le Mobilier, de quoi achever la destruction de ce ”pont” fragile qu’on pensait pouvoir se dresser entre pauvres et riches et qui s’affichait hypocritement autrefois de l’appellation “Solidarité”.

Partout on dénonce, à grands fracas, sous les projecteurs, les (très grands) problèmes de l’évasion fiscale ou de l’assistanat des plus pauvres (selon le positionnement politique). Généralement, cela se fait dans un laps de temps relativement court qui permet d’établir un lien sans équivoque entre les deux sujets “sensibles”. Ainsi, garde-t-on l’image d’un monde binaire où le riche et le pauvre sont les deux représentants principaux de la fable de notre société. Certains attendent quelque chose du bon samaritain qui se doit d’appliquer la morale de la charité (les humanistes, la gauche plus ou moins), et d’autres invoquent le renouveau du pauvre et courageux travailleur (je pense à cet usage étrange des citations de Marx par Marlène Schiappa).

Et pendant ce temps là, dans l’ombre, de multiples initiatives invisibles se font les agents réparateurs d’une réalité de plus en plus brutale. Ils sont à peine plus visibles qu’un peuple de lucioles  en plein jour, de moins en moins nombreux aussi. Mais ce sont ceux qui se situent au “milieu”, ils sont cette sacrée classe moyenne sans identité et apparemment sans apprêt médiatique. Qu’est-ce qui peut pousser les politiques à ne plus tellement orienter leurs discours et leurs réformes en direction de la (re)naissance et de l’ouverture de ces classes sociales CSP + ? Aurait-on perdu tout espoir que ces “bobos” soient des agents importants et fonctionnels dans le rétablissement d’un certain tissu social nécessaire à toute une population ? Que fait-on des médecins généralistes, des professeurs, des infirmiers, assistants sociales, et de toute activité visant à agir directement sur des conditions de vie, de réussite personnelle et d’intégration du “public” ?

Mais il faut l’avouer, : dans cette fiction où nous aimons vivre, dans ce monde délicieusement apocalyptique où nous aimons sombrer entre deux attaques virtuelles, la possibilité d’une réalité plus discrète et sans effet immédiat ennuie tout le monde. La richesse est un rêve, la pauvreté un cauchemar et tout le reste un lent et long combat ordinaire.

Un extrait du Combat Ordinaire de Manu Larcenet. Ici, un jeune photographe retrouve les collègues de son père, des ouvriers de “droite”

Nota Bene : n’étant pas officiellement journaliste dans le domaine politique, mais une personne qui souhaite s’informer et créer de la pensée autour de l’actualité, il m’est impossible parfois de vérifier l’exactitude de mes sources. Je fais confiance, par défaut, aux médias qui peuvent aussi donner de mauvaises informations. Si vous avez une opinion contraire que vous pouvez prouver, je serais heureuse de la connaître dans vos commentaires.

++ Ma pensée est de ”gauche”, c’est-à-dire que je pense que le capitalisme existe et qu’il instaure une concurrence déloyale entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui en dépendent pour vivre. J’essaye de dépasser ce ”biais” cognitif du mieux que je peux, mais cela a ses limites lorsque je construis un raisonnement logique.

Sources :

Interview de Christine Lagarde sur France Inter (On arrête pas l’éco)

À propos de la théorie du ruissellement : le Check News de Libé et un bon article de wikipédia

Une vidéo ”people’ où on voit une armée de paparazzi filmer Brigitte Macron, un SDF en arrière-plan

Concernant les limites de la “théorie du ruissellement”, une vidéo instructive du Monde

Le Rapport du FMI concernant la relation entre inégalités salariales et la croissance. Disponible en PDF ici. Les pages  4, 6 et 8 parlent plus précisément de l’effet du ”ruissellement” (appelé trickle down) sur la croissance.

“First, we show why policymakers need to focus on the poor and the middle class. Earlier IMF work has shown that income inequality matters for growth and its sustainability. Our analysis suggests that the income distribution itself matters for growth as well. Specifically, if the income share of the top 20 percent (the rich) increases, then GDP growth actually declines over the medium term, suggesting that the benefits do not trickle down. In contrast, an increase in the income share of the bottom 20 percent (the poor) is associated with higher GDP growth. The poor and the middle class matter the most for growth via a number of interrelated economic, social, and political channels.”

“Tout d’abord, nous montrerons que ceux qui font la politique doivent se concentrer sur les pauvres et les classes moyennes. Plus tôt, les travaux du FMI ont montré que les inégalités salariales comptent pour la croissance et sa durée dans le temps. Plus précisément, si le salaire des 20% les plus riches augmente, la croissance du PIB baisse à moyen terme, suggérant que les bénéfices ne ruissellent pas. Au contraire, une augmentation du salaire des 20% les plus pauvres s’accompagne d’une augmentation de la croissance du PIB. Les pauvres et la classe moyenne comptent le plus dans la croissance, via un certain nombre de paramètres économiques, sociaux et politiques connectés entre eux.” (traduction par l’auteure de ce blog. Je ne prétends pas qu’elle soit parfaite).

Rapport de l’OCDE datant de 2012 disponible en pdf. Attention à la page 3 en particulier.

“It is now becoming clearer that the benefits of growth do not automatically trickle down and generate more equal societies, which makes it necessary to adopt an inclusive approach to policymaking, looking at a “social equilibrium” alongside an “economic equilibrium”.”

Il est évident aujourd’hui que les bénéfices de la croissance ne ruissellent pas automatiquement et ne génèrent pas de sociétés plus égales, ce qui rend nécessaire l’adoption d’une approche inclusive, attentive à “l’équilibre social”, à côté de “l’équilibre économique”.

À propos de la réforme de 2018 concernant l’ISF

Historique de l’impôt sur la fortune su le site des comptes publics

Témoignage d’un chômeur au RSA avec des “économies”, sur le site d’actu chômage 

Site de l’impôt sur le revenu

Un article à propos des départements en difficulté pour financer le RSA

Étude d’impot.gouv sur les recettes de l’ISF jusqu’en 2015

Blog de l’avocat Pierre Bertin

45 minutes de questions et de réponses avec Bruno Lemaire, ministre de l’économie et des finances 

À propos du chômage structurel… Site d’actu chômage

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